
33 ans plus tard et les élites supposées nous gouverner croient encore que choisir un site web c’est comme changer de chaine sur une télé. Absolument pas. Changer de site c’est migrer. C’est s’installer ailleurs et y vivre, s’y amuser, y consommer, adopter la culture, et les modèles économiques, de l’endroit où l’on se trouve.
Pourquoi croyez-vous que le vocabulaire d’origine du web soit entièrement aligné sur la terminologie touristique? Site, visite, visiteur, parcours, page d’accueil, durée de visite, etc. Parce le déplacement d’un site web à l’autre est similaire à un déplacement physique. La personne part voir ailleurs. Dès 1993 nous étions plusieurs à percevoir le danger inhérent au contexte : sans capacité de produire du contenu local, le Québec était condamné à terme à voir sa culture, et son économie, subir les contrecoups de la migration durable de ses citoyens vers des contenus plus attractifs, et les opportunités sociales ou économiques qui les entoureraient.
La nécessité de créer du contenu local numérique, et au premier chef; culturel, est à peine mieux comprise et pas tellement mieux soutenue en 2026 qu’elle ne l’était à l’époque. Permettez-moi alors de vous faire un dessin et d’illustrer l’importance du contenu avec quelque chose que tout le monde peut comprendre : des signes de piasses.
Vers 1998 un petit organisme fédéral, Strategis (strategis,gc,ca), qui va rapidement être ingéré par un ministère à vocation économique, fait paraître une étude, une première, sur l’état du commerce électronique au Canada pour l’année.
– Ici, comme le web dévore sa propre histoire et que les pages de Strategis sont depuis longtemps disparues, vous allez devoir vous fier à ma mémoire, comme dans le temps d’arrière-grand-papa. Les craquements que vous entendez, c’est la chaise berçante. –
Le déficit commercial de tout le pays pour l’année 1998 est de 200 millions de dollars. Des cacahuètes. Aujourd’hui? J’ai des chiffres partiels mais attachez vos tuques : en 2023, le commerce électronique, au Québec seulement, a représenté une somme de 17,8 milliards de dollars. 51% de la valeur totale des achats a été faite sur Amazon. La part des achats réalisés sur des sites ou applications de commerçants québécois ne constitue que 15% du total. L’étude de l’Académie de la transformation numérique (ATN) de l’Université Laval ne calcule pas le déficit commercial du Québec mais il est facile de constater que sa taille est colossale et dépasse éventuellement les 10 milliards. Rappelez-vous: nous sommes partis de 200 millions $ pour tout le Canada.
D’une côte à l’autre justement, Meta et Google ramassent 75% des 16 milliards du marché canadien de la publicité. Et tout ceci ce n’est que la pointe de l’iceberg. Les différents ministères des différents gouvernements, provinciaux et fédéral, dépensent annuellement des milliards pour de l’équipement mais aussi en licences d’utilisation de logiciels dont ils n’ont souvent pas besoin puisque l’Open Source dans bien des cas, fait parfaitement l’affaire. Pourquoi payer des milliards pour Word au lieu d’utiliser Libre Office? Parce que la force de l’habitude et du laissez-faire, les pressions des entreprises américaines, la tolérance à notre propre ineptie.
Créer du contenu local aurait servi à cela : appréhender, comprendre, créer et mettre en place notre propre univers numérique ajusté à nos besoins, à notre évolution et en accord avec nos croyances et nos droits. La culture ce n’est pas une bébelle. C’est la pierre d’assise de n’importe quelle société. En numérique, c’est encore plus vrai. Mais pour les comptables, soulignons qu’en 2024, l’art et la culture ont contribué à la hauteur de 65 milliards au PIB, avec une croissance de leur apport de 8% sur 3 ans, le double de l’économie canadienne en général.
Aucun gouvernement passé, présent ou à venir n’a la légitimité pour brader la culture nationale. Ni au Canada ni au Québec.
Mais si jamais M.Carney veut livrer la culture au pillage des IAs américaines et prétendre à une forme d’explication, il est mieux d’arriver avec les trillions. Pas avec un autre discours sur un avenir rutilant. AVEC les trillions sur la table. #Itératures