
J’allais écrire quelque chose d’éducatif et de policé pour Itératures à propos de l’édition numérique dans le contexte des IAs. En sortant du métro un type hystérique, cellulaire au poing s’est précipité en criant vers une femme qui marchait tranquillement dans la foule. « T’est la femme de Grandmaison! « T’est la femme de Grandmaison ». L’individu postillonnait au visage de sa victime apeurée en l’empêchant d’avancer pour mieux la filmer.
Je ne sais pas qui est ce Grandmaison, je ne connais pas cette femme mais l’incident m’a soudainement remis à la mémoire de manière brutale ce je n’aime pas des réseaux asociaux : tout. Et ce que le 2.0 corporatif fait de nous, l’humanité : une maladie. Virale. En mode autodestruction.
Ça ne sert plus à rien de radoter ad nauseam les dénonciations des X, Facebook, Instagram, Tik Tok, etc. Tout a été dit, démonté et démontré de leur toxicité : la désinformation massive, la fraude, la pédopornographie, l’encouragement à la haine, au racisme, au sexisme, la nocivité même du modus operandi; le like. Tout a été étalé, explicité. Ça a changé quoi? Rien. Confort ou apathie les usagés (le terme est volontaire) regardent en ligne le monde brûler, les enfants exploser, l’horreur être célébrée, l’ignoble sacralisé. Ils se soumettent à la force gravitationnelle de l’absurde où la Terre est plate, le feu humide, la pluie sèche et où 2+2 égale 3 ou 5 ou 7, selon les besoins de la pensée magique. L’égoût est doux, tiède, et une fois habitués au répugnant, donne l’illusion du confortable.
Nous sommes devenus la propriété privée de milliardaires qui nous disent quoi penser, quand et comment acheter et à quel prix la « Libârté ». Notre économie est siphonnée, notre culture laminée avec en écho de molles protestations bêlées de l’hypnose collective. Pendant qu’un parti politique nous propose béatement le beignet de la souveraineté, la ploutocratie américaine contrôle la quasi totalité de nos systèmes numériques en éducation, en santé, et même la gestion de l’État. Elle pourrait sans doute fermer la province dans la seconde si un Trump ou leurs intérêts l’exigeaient. Et nous pourrions toujours prendre notre coude pour nous moucher avec, tétanisés par le vocabulaire libertarien de l’absolutisme techno. Les milliardaires sont incontournables, le « progrès » technologique inévitable, l’injustice sociale insurmontable, les émetteurs de radiations GAFAMs invulnérables.
C’est là où je décroche de la chorale des narratifs. Parce que les immenses fortunes des « 7 magnifiques » de la Boubourse; les Meta, Google, Amazon, etc. sont construites sur du vent; celui de nos habitudes qu’elles ont créées. Pour la première fois depuis qu’existe la notion d’économie des milliers de milliards de dollars sont fébrilement échangés non pas pour des produits; de la farine, des gemmes, des tissus, des voitures ou des ordinateurs mais plutôt pour des comportements. Des comportements vides de sens qui à leur tour génèrent des données, celles de la vacuité.
Pour mener la plus grande révolution de l’histoire humaine, nous débarrasser de la tyrannie des GAFAMs et de la technologie ploutocrate, tout ce que nous avons à faire c’est d’introduire dans la mécanique financière une émotion; le doute. Doute sur la solidité financière de cet échafaudage venteux. Doute sur son emprise sur nous. Doute sur la capacité vampirique des algorithmes à nous garder soumis. Pas une seule balle à tirer, même pas une gifle. Simplement le doute. Et les dominos vont commencer à trembler.
Source de l’image: Le Masque de la Mort rouge. Auteur: Arthur Rackam 1935