
Pour la première fois, pas seulement au Canada et en Amérique du Nord mais éventuellement dans tout l’Occident, un gouvernement énonce une intention claire et porteuse pour gouverner le numérique et réguler ses ploutocraties algorithmiques. Et il s’agit du Manitoba. Il y a trois éléments-clés dans l’approche actuelle du premier ministre Wab Kinew
– Le moteur de l’action ici n’est pas un algorithme aux pouvoirs ineffables et omnipotents que possèderait secrètement le Manitoba mais le courage. Celui de trancher dans les narratifs libertariens et mercantilistes à outrance qui nous vendent l’algorithme en général et l’intelligence artificielle en particulier comme une voiture usagée : il en faut absolument une et tout de suite. Pas besoin de réunir des comités d’experts pour valider si ça fonctionne ou si c’est sécuritaire. Aller contre le « pitch » de vente de l’intelligence artificielle corporative c’est aller contre le progrès. Le Manitoba vient de « caller le bluff ».
– L’approche manitobaine envisage de construire les centre de données et les serveurs au Manitoba. Est-ce faisable? Bien sûr. Depuis un bon moment. Le Québec, le Canada, la France ont largement les compétences pour produire localement tous les logiciels qui deviennent nécessaires. L’ineptie québécoise, savamment cultivée, est particulièrement navrante dans la mesure où la province a plusieurs fois dans le passé, démontrée être capable de créer des structures jugés hors de sa portée par l’entreprise privée. La construction de barrages et la production d’électricité viennent en tête mais la mise en action Caisse de dépôt et placement est un exploit tout aussi remarquable. Comment de simples économistes québécois pouvaient-ils comprendre l’infinie complexité des rouages boursiers internationaux? Il y a des départements informatiques dans toutes les universités canadiennes et le pays est parfaitement capable de non seulement produire ses serveurs et centre de données mas assurer l’ensemble de ses besoins lorsqu’il s’agit de produire des logiciels. Ce n’est pas de la magie un algorithme. C’est un langage mathématique.
– Enfin, le Manitoba met dans le mille avec son intention de protéger la propriété intellectuelle produite dans la province. Cette propriété est l’un des piliers du développement économique. Au Canada en 2024 le secteur de la culture a contribué au PIB à la hauteur de 65 milliards de dollars. Pour chaque million investi la culture crée plus d’emplois que le secteur du pétrole et du gas. C’est sans compter la valeur incalculable que possède la culture en façonnant l’écosystème dans lequel évoluent scientifiques, professionnels et entrepreneurs en tous genres. Mais au Royaume-Uni, le gouvernement Starmer semble prêt à parier que risquer la ruine d’un secteur culturel qui là-bas pèse au bas mot 250 milliards de dollars vaut la peine pour s’attirer les faveurs de l’élite corporative des IAs et bien sûr, le fameux « développement économique » supposé venir avec. C’est bien cher comme billet de loterie. Et les artistes Anglais ( il y en a quelques-uns assez connus comme Paul McCartney, Elton John ou Kate Bush) lui font une opposition féroce.
Il y a de quoi. Le narratif de l’IA comme « stimulant de la créativité et générateur de nouvelles opportunités » est déjà éculé. La vaste majorité des IAs corporatives dominantes ont été créées à partir du vol systématique d’oeuvres sous droits d’auteur Des milliers de créateurs en arts visuels ont été pillés. Des milliers d’auteurs spoliés. Où est l’explosion créatrice promise? Où sont les œuvres fulgurantes et les revenus démultipliés annoncés? Tout ce que nous avons deux ans et demi plus tard ce sont des tropes minables et de la purée lexicale qui ont envahi le web et Amazon. Est-ce qu’il y a eu au moins une croissance économique quelconque quelque part? Rien de rien. Mais les actions des IAs continuent de croître à la Bourse.
Le Manitoba fait donc ici figure d’exemple à suivre. Car en pillant systématiquement les contenus culturels sous droit d’auteur, les entreprises américaines de IAs se sont également placées en position de voler éventuellement presque n’importe quelle autre forme de propriété intellectuelle. D’abord la multiplicité des procès en cours et leur complexité, complexité que les corporations nourrissent elle-mêmes, crée l’occasion de profiter de précédents juridiques, ouvrant autant de brèches éventuelles dans l’encadrement juridique de la propriété intellectuelle au sens large. Et si le vol de propriété intellectuelle passe en musique, en littérature ou en cinéma; pourquoi pas en recherche informatique, en bio-médical, en ingénierie? Pourquoi d’ailleurs ne pas s’approprier autant de droits légaux qu’il est possible pour les corporations? Ultimement, pourquoi ne pas tenter de contrôler la plus large part possible du développement économique de chaque pays si l’absence de volonté étatique pour encadrer juridiquement les entreprises technologiques leur permet d’agir à leur guise?
En attendant, face au péril, le Manitoba répond. Avec ses couilles et ses ovaires.